ON L’APPELAIT MPODOL – HOMMAGE A RUBEN UM NYOBE UN HEROS DANS LE SIECLE

Il y a 53 ans, dans une forêt de la Sanaga maritime était tué un homme de quarante cinq ans. Il était assassiné avec la sauvagerie, la barbarie typique aux colons civilisateurs et leurs complices locaux.

Ils en avaient fait un maquisard, un homme dangereux pour la paix du Cameroun, un bandit, un terroriste avant l’heure. L’homme s’appelait Ruben Um Nyobe. Il avait vu le jour en 1913 près de Boumyebel, dans cette région de la Sanaga qui recueillera son dernier souffle après l’agonie. C’est dans ce lieu que les assassins traiteront sans respect sa dépouille, au mépris de ses croyances, la coulant dans du béton comme ils ne le feraient pas avec un animal.

Ils voulaient immerger dans du ciment les traces de son passage éradiquer celui qui, avec ses compagnons de lutte avit fait vaciller l’empire françafricain.

 

Résistant dans l’âme, Um Nyobe entre dans le militantisme et l’activisme dès la fin des années trente, d’abord contre le nazisme à la suite des français, puis après la seconde guerre mondiale, une aspiration nationaliste légitime oriente ses pas vers le marxisme.  Devenu secrétaire général de l’Union des Populations Camerounaises en 1948, il affirme que l’heure n’est plus à l’opposition à l’hitlérisme, mais au colonialisme sous toutes ses formes. Ses prises de position le désignent comme un ennemi de la France qui ne veut pas lâcher ses possessions coloniales. Bien qu’ayant connu l’avilissement de l’occupation et les exactions d’une puissance occupante, la France n’a pas d’états d’âme à quant à l’occupation d’un autre pays et quant au traitement de ses ressortissants comme des humains inférieurs. Les lumières dont se gausse l’hexagone sont de sombres ténèbres quand la France touche l’Afrique. Ce n’est pas nouveau du temps de Ruben Um Nyobe, cela fait 350 ans que l »occident traite l’Afrique comme un grenier. Et ses hommes comme des possessions ou presque selon l’époque.

 

Ruben Um Nyobe, celui que l’on appelera MPODOL parce qu’il portait la parole des siens, la nôtre, refusera de  se plier à l’ordre établi. Il veut un Cameroun réunifié, pleinement indépendant, et qui articule progrès social et progrès économique. Pour cela durant dix ans il oeuvrera sans dévier de sa route. Sur uen tribune puis sur une autre il défendra sa vision du Cameroun. Cette vision pénètre le tissu social camerounais. Forcément l’aspiration à l’indépendance, au progrès et à la prise en charge de ses destinées sont intrinsèque à tout homme que l’on n’a pas totalement brisé, avili, et dépossédé de ses rêves. La réponse de la barbarie coloniale sera à la mesure du danger. L’on assassinera celui dont la voix réveille l’aspiration à l’indépendance et ouvre au rêve d’une vie autrement.

Plus tard, l’on arrosera le grass field du pays avec du napalm histoire de s’assurer que ces gens là hésiteront à rêver leurs destinées et leur pays autrement, histoire de s’assurer que l’on ne prendra pas le risque de transmettre quelque velleité de ce rêve là. On veillera avec soin à mettre au pouvoir ces extincteurs de rêves et d’espoir qui useront de l’intimidation, de la terreur et plus tard la privatisation du pouvoir, de la prévarication, du népotisme, et de la corruption, boulevards aisés pour les transactions avec la Françafrique triomphante. Mais revenons à notre héros.

Pendant dix ans, il portera la parole du vrai Cameroun à l’intérieur et hors des frontières, saisissant l’imaginaire des populations et des étudiants. Sa parole est révolutionnaire. Il es impératif de la faire criminelle. L’UPC et lui seront hors la loi. Les lois d’exception ne sont pas nées avec Georges W Bush, elles sont l’apanage des démocrates contraints. Ceux qui sous d’autres cieux ou en d’autres temps se seraient glissés sans difficulté dans des habits de dictateurs sanguinaires. les convictions démocratiques du Général de Gaulle, de Pierre Mesmer et des autres grands hommes comme on les appelle voyagent mal. Quand elles arrivent en terre africaine, elles mutent au prétexte de ce qu’ils appellent la raison d’Etat. L’humain n’est plus qu’un pion, un instecte nuisible à éliminer, une matière organique à dissoudre dans de l’acide ou à couler dans du béton. Le napalm ne leur posera pas de problèmes de conscience. Même à postériori.

 

Oh il leur aurait facilité les choses s’il avait été un être « mal dégrossi » selon leurs pardigmes. Mais voilà, il ne l’est pas. Mpodol est un homme peu ordinaire. Sa rigueur intellectuelle et morale sont saisissantes pour qui le croise. « Il dénonce infatigablement le sort misérable réservé aux « indigènes », les manœuvres des milieux colonialistes, ainsi que la bassesse et la corruption de ceux de ses compatriotes qui préfèrent faire le jeu de l’adversaire plutôt que de s’engager dans la lutte pour la souveraineté nationale et la justice sociale. » [1]

L’homme surprend par la maîtrise qu’il possède du système juridique dans lequel est le Cameroun se trouve depuis la fin de la première guerre mondiale.

Sur le terrain de la raison il tient tête à ceux qui se voudraient maîtres éternels d’une Afrique aux ordres.

« Utilisant la Raison comme une arme de combat contre ceux-là même qui ont toujours cru en être les dépositaires exclusifs, Ruben Um Nyobè bouleverse l’ordre colonial non seulement dans ce qu’il a de plus odieusement visible mais jusque dans l’imaginaire des colonisés eux-mêmes » [3]

« Des villages camerounais les plus reculés jusqu’à la tribune des Nations unies, où il est convié à trois reprises entre 1952 et 1954, il explique sans relâche que le droit, aussi bien français qu’international, est dans le camp de l’UPC. La France n’a dès lors aucune légitimité pour s’imposer plus longtemps à une nation qui veut être enfin maîtresse de son destin. » [2]

L’homme devient dangereux parce sa figure transcende les frontières du Cameroun et fait lever des aspirations à l’indépendances dans plusieurs pays subsahariens. L’homme est un ennemi de la puissance coloniale. Il est devenu redoutable. Il faut éradiquer ce cancer que l’on appelle aspiration à la liberté, à la dignité, à la l’indépendance. La chomiothérapie sera redoutable. Elle se fera au béton, au napalm et par delà les frontières du Cameroun, plus tard on cherchera les reste d’un autre combattant pour la liberté et la dignité de son pays et de son continent. On l’appelait Patrick Emery Lumumba. Mais revenons à Mpodol.

 

En 1955, la France a décidé qu’il est temps d’éradiquer l’UPC. Le charisme et l’assise internationale de Ruben Um Nyobe sont insupportables. On donnera pour mission au nouveau haut commissaire de détruire ce foyer de subversion contre un ordre rêvé immuable. Pour changer, l’administration provoque les populations pour les pousser à réagir, histoire de justifier l’interdiction ultérieure de l’UPC. Elle y arrive bien entendu. Les leaders de l’UPC parmi lesquels Félix Moumié, Abel Kingue (né Kegne) et Ernest Ouandié tout comme Mpodol sont réduits à la clandestinité.  Moumié et Ouandié seront assassinés, Kingue mourra de maladie au Caire en 1964.

Ruben Um Nyobe qui a trouvé refuge dans sa région natale continue de s’activer, travaillant à réintroduire son organisation dans le jeu légal pour s’assurer qu’elle aura son mot à dire au moment des inéluctables indépendances. L’homme a le sens de l’histoire. ll sait que la colonisation a fait long feu et que les indépendances sont une question de temps. Il sait aussi que la puissance coloniale fera tout pour établir des leurres d’indépendance et le fera si d’authentiques nationalistes ne sont pas là pour se faire entendre et négocier point par point la nouvelle donne.

Des dissensions internes à l’UPC quant à la petinence d’une lutte armée apparaissent et quand cette option est actée, cela donne l’occasion à l’illustre Pierre Mesmer, Haut commissaire sans remords et sans états d’âme de l’Etat français, d’ordonner une répression sanglante qui aura raison de Ruben Um Nyobe le 13 septembre 1958.

La mort de Um Nyobe libère la France. Elle sait pouvoir « accorder » une indépendance sous conditions au Cameroun . Cela rappelle des propos de Malcom X  » Nobody can give you freedom. Nobody can give you equality or justice or anything. If you’re a man, you take it. «  (nul ne peut te donner la liberté. Nul ne peut te donner l’égalité, la justice ou quelque chose de semblable. Si tu es un homme, tu la prends !) ».

Ruben Um Nyobe était un homme.

Cet homme est mort.

Ceux avec qui la France négociait désormais étaient de ceux qui pensaient que cette dernière était celle qui devait définir les contours, le rythme, les conditions et les limites de l’indépendance. Une indépendance sous condition est une contrefaçon de l’indépendance. Um Nyobe le savait. Ceux qui bradent le Cameroun s’en contenteront. Le Cameroun leur importe moins que leurs aspirations au pouvoir et leur désir de plaire à leurs maîtres hexagonaux. Leurs fils le croient toujours dans la nouvelle donne néo colonialiste que voyaient venir Nyobe, Ouandie et les autres et contre laquelle ils se sont battu, mettant leur vie sur la balance pour que nous soyons libres.

Le Cameroun sera indépendant le 1er janvier 1960.

Nous  attendons toujours la manifestation de la dite indépendance.

 

« Ce leader révolutionnaire avait des qualités humaines hors série » témoigne une militante française en 1975 à propos de Ruben Um Nyobe « celle » dit-elle «  que l’on retrouve chez les saints, chez un Gandhi par exemple. L’exemplarité de sa vie, la pureté de ses intentions, le rayonnement de sa personnalité pourraient suffire à perpétuer sa mémoire » Ruben Um Nyobè était en somme la figure inversée de ceux qui, après sa mort, prirent le pouvoir au Cameroun.

[5]

Un crime a été perpétré contre les populations camerounaises par delà la sauvagerie avec laquelle Mpodol et Ouandié ont été tués. Par delà la traque sournoise au terme de laquelle Moumié sera empoisonné en Suisse. Le forfait qui a été commis a été le mensonge organisé contre la mémoire et l’action de Ruben Um Nyobe et l’UPC. Un viol de la mémoire qui en a fait un maquisard, un ennemi du Cameroun. Au cours de leur scolarité les enfants du Cameroun n’entendent pas parler de cet homme. Sinon il est présenté comme une figure à mépriser, à rejeter. Nombre de camerounais ont intériorisé ce mensonge. Beaucoup ont cherché en Lumumba, Nkrumah, et d’autres des figures héroiques qui viendraient animer leur souffle, persuadés que le Cameroun n’avait pas engendré de héros authentiques. Bien des camerounais ont grandi dans un environnement qui voulait leur donner comme paradigme unique la sujétion à un système fut-il injuste. La soumission par la terreur d’une réponse sauvage de ce dernier si l’on sortait des lignes.

On a coulé le corps de Mpodol dans du béton, on a essayé de défigurer sa mémoire, mais l’âme des résistants triomphe des stratégies des médiocres. La figure de Mpodol comme celle de Lumumba et plus tard celle de Sankara nous rendent exigeants quant à nos attentes sur ceux qui nous gouvernent. L’âme des résistants et des hommes intègres ne  disparaît  ni sous le beton, ni dans de l’acide, encore moins dans le dénigrement organisé aux sommets de l’Etat. Elle triomphe de l’adversité comme des esprits rétrécis et médiocres.

Il y a quelques années, nous avons entendu à Paris le fils de Mpodol qui ne l’a pas connu dire que sa famille et lui se battaient encore, cinquante ans après son assassinat,  pour récupérer la sépulture de leur père et époux. Ils souhaitaient lui offrir un lieu de repos qui cadrerait avec les références cosmogoniques qui sont les leurs. Je ne sais pas si enfin, trois ans après cette rencontre, la famille a trouvé le repos légitime que rencontrent ceux qui ont enfin un lieu symbolique pour honorer la mémoire de leurs morts.

Ce matin, cinquante trois ans après l’assassinat d’un homme dans la force de l’âge, d’une homme de la génération à laquelle j’appartiens aujourd’hui, je me dis que son passage, sa détermination, sa vision pour mon pays, pour l’Afrique nous interdisent de tolérer la médiocrité.

‎ »Le drame » dit Fred Eboko « ce n’est pas qu’on ne se souvienne pas d’Um Nyobè. Mais c’est qu’il soit mort pour rien : la transmission mémorielle est très localisée et parcellaire. »

C’est violent d’entendre un tel constat à la lumière de la vie de celui qui est passé et qui a lutté pour son pays avec conviction et abnégation. A nous de défier cette assertion. Il est impossible que cet homme soit mort pour rien. Rassemblons les morceaux épars de sa mémoire, relevons son rêve et transmettons-le à nos enfants, et aux enfants de leurs enfants.

Le Cameroun, l’Afrique et sa mémoire le méritent.

 

« Il y avait chez Ruben Um Nyobé une forte conscience de l’historicité. Sa réflexion, il la replaçait constamment dans le contexte historique; il cherchait toujours les rapports avec l’histoire déjà vécue et tentait en permanence une interprétation globale du moment présent en dégageant une pensée prospective, une perspective d’avenir au combat qu’il mena. C’était il y a 50 ans. Pour pousser à bout une puissance coloniale  au point de te traquer jusque dans la forêt pour t’assassiner à cette époque, il fallait être Ruben Um Nyobé c’est-à-dire, audacieux, redoutable… »

A la lumière de ces écrits, on ne peut qu’être atterré de constater la vacuité intellectuelle d’hommes politiques africains, notamment, ceux qui se disent Opposants aux régimes dictatoriaux. » [4]

Tel est le témoignage d’un anonyme sur internet. Ces mots remplissent d’espoir parce que malgré la chape de plomb que l’on a voulu poser sur cette figure immense et sur les combats de son temps, le témoin est passé et continue de le faire. Cela montre aussi que cette figure rend exigeantes les attentes que nous avons en ce qui concerne les politiques.

Non il est impossible que Ruben UM NYOBE soit mort pour rien ! Nous refusons de permettre qu’il en soit ainsi.

Ce matin j’ai envie re reprendre les paroles d’un chant rapportées par Achille Mbembe au sujet de Mpdol

‎ »Nyambè (Dieu) délégua Mpodol afin qu’il annonce au pays une nouvelle vie, la fin de l’esclavage et le début de la dignité pour ceux qui marchaient le dos courbé »

Merci à Nyambè.

Merci Ruben « Mpodol UM NYOBE

A nous de relever la tête et de refuser de marcher davantage le dos courbé par des siècles d’infériorisation et des définitions exogènes de nous.

Il est passé un homme, il est passé un résistant, il est passé un héros.

Hommage à sa magnifique mémoire.

 

[1][2] [3] le monde diplomatique du 13 septembre 2008

[4] Lu sur un forum sur internet

[5] Témoignage d’une militante française en 1975 rapporté par le monde diplomatique op cit

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