Limbé un poème de Léon Gontran Damas

Rendez-les moi mes poupées noires

qu’elles dissipent

l’image des catins blêmes

marchands d’amour qui s’en vont viennent

sur le boulevard de mon ennui

Rendez-les moi mes poupées noires

qu’elles dissipent

l’image sempiternelle

l’image hallucinante

des fantoches empilés féssus

dont le vent porte au nez

la misère miséricorde

Donnez-moi l’illusion que je n’aurai plus à contenter

le besoin étale

de miséricordes ronflant

sous l’inconscient dédain du monde

Rendez-les moi mes poupées noires

que je joue avec elles

les jeux naïfs de mon instinct

resté à l’ombre de ses lois

recouvrés mon courage

mon audace

redevenu moi-même

nouveau moi-même

de ce que Hier j’étais

hier

sans complexité

hier

quand est venue l’heure du déracinement

Le sauront-ils jamais cette rancune de mon coeur

A l’oeil de ma méfiance ouvert trop tard

ils ont cambriolé l’espace qui était le mien

la coutume

les jours

la vie

la chanson

le rythme

l’effort

le sentier

l’eau

la case

la terre enfumée grise

la sagesse

les mots

les palabres

les vieux

la cadence

les mains

la mesure

les mains

le piétinement

le sol

Rendez-les moi mes poupées noires

mes poupées noires

poupées noires

noires

noires »

Léon-Gontran Damas,

Pigments, 1937,

Pour Robert Romain

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