Une merveille nommée Gasandji embrase la Bellevilloise

La nuit est bien avancée, et je ne dors pas. Comment réussir à sommeiller quand on a dans les yeux des milliers d’étoiles qui scintillent grâce aux belles rencontres artistiques du soir. Dans ma tête j’entends la musique de Karlos Rotsen pianiste magnifique, ainsi que les voix de ses chanteurs invités parmi lesquels E.sy Kennenga qui m’a impressionnée comme il chantait Love adan tchè mwen, et Aida Khann, chanteuse autodidacte d’origine malienne qui nous a offert une prestation mémorable. Sa maîtrise de l’onomatopée et du scat est éblouissante. L’exploit vocal et la performance scénique que l’un et l’autre réalisent et leur présence scénique feront se lever leur hôte. Il leur offrir une accolade enthousiaste et généreuse, comme celles qu’offrent les enfants. Je me rappelle un moment d’une rare force, alors qu’une jeune femme dont le nom m’échappe déclamait avec sensibilité et vérité un texte d’Eugène Mona sur les Racines : Racines an tèt mwen, racines an tchè an mwen

Un moment à faire de toute votre peau une chair de poule. Comment s’endormir quand les pensées sont prises dans le feu d’artifice de merveilleux talents afro caribéens.

La voix de Gasandji se mêle à celle des ces magnifiques artistes et ma ramène quelques heures en arrière, juste avant l’enchantement des sens et de l’âme

En me rendant ce soir à la Bellevilloise, j’avais la certitude de passer un moment magnifique. Si je ne connaissais pas encore Karlos Rotsen, je connaissais Gasandji. En effet, j’avais eu le privilège de l’entendre chanter un soir à Paris, en s’accompagnant simplement d’une guitare.

Je découvrais alors une jeune femme à la voix admirable. L’intensité de son interprétation et l’émotion qu’elle offrait comme elle était assise au milieu de nous m’avaient bouleversée. Nous avions vécu un moment qui semble modifier le rapport que l’on a au temps. Comment faisait cette femme à la silhouette fine et à la coiffure originale pour dégager à la fois tant de force et de fragilité ? Elle avait à peine ouvert la bouche pour entamer « libela » qu’elle m’avait touchée au cœur. Je ne la connaissais pas, et pourtant je la reconnaissais. Il est ainsi mon rapport à la musique, il est médiatisé par l’émotion, par l’âme, pour qu’il y ait une rencontre.

L’émotion et le regard humide de la chanteuse me touchaient. Elle chantait pour nous depuis des intériorités par lesquelles elle vivait ce qu’elle fredonnait. Gasandji donnait l’impression de se jeter sans entraves dans sa voix pour nous rencontrer. Elle avait cette vérité qui fait qu’un artiste émeut, capture, et retient ceux qui l’écoutent.

En arrivant rue Boyer je sais que l’émotion, la grâce, et la beauté vocale de la chanteuse seront présents. Je n’ai pas la moindre inquiétude, et je me suis préparée et suis disposée à me laisser éblouir.

Gasandji se produit en première partie de Karlos Rotsen, un musicien extraordinaire qu’à mon arrivée je ne connais pas encore, mais dont le talent et l’inventivité m’éblouiront plus tard dans la soirée.

Les deux artistes se produisent dans le cadre de la belle manifestation « ROAD TO MUSIC » qui donne un espace tous les deux mois aux artistes afro-caribéens de s’exprimer, de travailler ensemble, en s’extrayant des ghettos dans lesquels il serait aisé de les confiner. Le jazz y côtoie la soul, le reggae, le hip hop, des musiques d’Afrique sans que l’on ne perçoive de rupture. La vision des soirées Road to Music est de célébrer la créolité selon l’acception d’Edouard Glissant.

Le concert va commencer avec un peu de retard, les balances sont faites, nous attendons, j’attends. J’ai pris rendez-vous avec l’émotion, avec la beauté, avec le talent et la grâce. Il ne pourrait en être autrement. La chanteuse ne dit-elle pas « je chante pour soigner les âmes » ?

La chanteuse arrive sur la scène. Elle est accompagnée d’un flutiste, d’un guitariste et d’un percussionniste. Elle salue, puis se met à jouer de la guitare et à chanter. Elle entame Libela, chanson d’une immense beauté. Le courant passe instantanément. Son énergie captive l’auditoire. Elle chante en lingala, la langue du pays dont elle est originaire, le Congo. Consciente que la plupart des personnes présentes ne comprend pas cette langue, elle nous rassure. « Je crois que la musique est un langage universel que l’on écoute avec ça », dit-elle en indiquant le lieu qui dans la poitrine est sensé abriter le cœur. Elle a raison.

Le tour de chant de Gasandji oscillera entre émotion puissante et joie communicative. La chanteuse danse, saute, fait participer le public, les musiciens. Elle étonne par la joie de vivre qu’elle dégage, par l’énergie qu’elle déploie et par la maîtrise qu’elle a de sa voix. Je me souviens des graves somptueux qui s’entendaient dans sa voix comme elle chantait Lobiko, magnifique chanson sur le pardon. Celui que l’on demande parce que soudain l’on réalise que pris par la course du temps l’on a oublié de prendre soin de l’autre, de l’environnement, de son environnement. « Par ce chant, je demande pardon aux autres et à l’environnement ».

Le public conquis l’acclame. Ses mots rencontrent en chacun des résonnances. Gasandji signifie « celle qui éveille les consciences », en quelques mots, elle nous rappelle qu’il est aisé d’oublier l’importance d’entretenir le lien à l’autre ne fut-ce que par un sourire.

Elle chante ensuite « Toi », une chanson en français. Sa voix y est magnifique. A l’écouter l’on se demande qui est ce Toi qu’elle chante. Est-ce une figure humaine ou divine ? Elle est livrée toute entière au chant qu’elle interprète. Les yeux fermés, elle lève quelquefois les mains comme on le ferait pour une invocation. Le timbre est bouleversant de vérité et de beauté. Quelquefois, une chanson devient prière. La sienne à ce moment-là semble nous laisser la liberté de choisir le « Toi » qui nous parle et de le chanter, de libérer ce qui nous habite « je chante pour soigner les âmes. » Décidément

Quand elle a chanté le très attendu Na lingi yo (je t’aime) elle m’a touchée profondément. La manière dont elle dit « Elikya na ngai » (Mon Elikya) est saisissante. Sa belle voix semble se dilater pour se faire le lit de tendresses probablement maternelles. C’est magnifique.

La chanteuse sait par ailleurs faire réagir l’auditoire sans le bousculer. Son immense sourire est irrésistible tant il est chaleureux et complice. Il semble nous dire « on est ensemble dans cette aventure, la soirée sera ce que nous en ferons ».

Elle a du métier Gasandji. Elle sait aller chercher l’assistance là où elle est, la cueillir par l’émotion ou par l’invitation à une communion d’onomatopées ou de battements de mains.

« Nous sommes dans un échange. On vous donne, vous donnez aussi. » Dit-elle avant d’entamer la dernière chanson au cours de laquelle le percussionniste fera montre de sa maestria. Il accompagnera les contorsions de la chanteuse ou celles de ses invitées. Oui le public a donné, en retour de la générosité qui leur arrivait de la scène. Le public a nourri les musiciens et la chanteuse de son enthousiasme, de ses acclamations, de ses danses sur la scène. Comment l’auditoire aurait-il pu ne pas être conquis par celle qui l’invitait à co-construire avec elle la perfection de la soirée ?

La chanteuse annonce qu’elle va entamer la dernière chanson.

« Je crois que nous venons tous du même endroit » dit-elle au public comme les percussions s’intensifient. « Ce sont des musiques de transe ».

La dernière chanson Susu est en effet une transe. Par elle l’artiste nous appelle à la liberté. Celle d’accepter d’être ce que l’on est et l’assumer. Oser le soi, dépouillé des artifices qui violent la liberté. La frénésie, la danse, la transe semblent être un appel à secouer les jougs et à briser les chaînes.

Gasandji parle par la voix, elle s’exprime par le regard, elle dialogue au moyen de son corps. C’est une artiste totale à l’immense générosité. Quand elle danse son corps est langage, il est message. Ce n’est pas étonnant, Gasandji a été choriste, danseuse et chorégraphe. Elle sait que danser c’est davantage que gesticuler. C’est aussi dire, exprimer, ressentir, raconter.

Si au début du spectacle son corps était appel à la communion entre musiciens et avec le public, à la fin du tour du chant, il est invitation à la liberté au dépassement de soi, à l’affranchissement vis-à-vis du regard des autres. Qui osera monter sur scène pour danser ? Des jeunes femmes énergiques relèvent le défi et suivent le rythme effréné que le percussionniste libère. Elles sont impressionnantes, la chanteuse est impressionnée. Elle les prend dans les bras.

Gasandji quitte le public, son public en saluant en compagnie de ses musiciens et s’éclipse dans un sourire visiblement heureux. Pour elle aussi, le courant est passé.

Gasandji est un défi à nos capacités à ouvrir nos cœurs pour recevoir sa voix, son émotion, son univers. La barrière de la langue nous oblige à l’entendre. L’on entend réellement avec le cœur. Gasandji est un cœur qui se donne. Il est impossible de l’entendre si l’on n’a à disposition que son intelligence. Gasandji est « celle qui éveille les consciences. » A mon avis, elle éveiller aussi les cœurs. On sort de son concert avec une envie d’être plus heureux et de rendre quelqu’un heureux.

Merci à elle pour ce moment enchanteur. De surcroît, la femme que l’on rencontre dans les coulisses est une si belle âme.

Chantal EPEE

 Libela

Un petit reportage sur elle :

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