Madame C. J. Walker : Blanchisseuse illétrée, elle fonde son empire de coiffure et de cosmétique et combat le lynchage

 

L’article ci-après fait partie de la revue « Portraits de femmes noires exemplaires ».

Il y a un peu plus d’un siècle, lorsque Madame C. J. Walker fonda son empire de la coiffure et de la cosmétique, peu de femmes osaient songer à posséder une entreprise. À une époque où les Américaines n’avaient pas le droit de vote et où la plupart des Afro-Américains étaient exclus – par la loi et la coutume – des universités, sociétés, métiers et postes de haut fonctionnaire les plus en vue, Madame Walker se hissa par la seule force de sa volonté du statut de blanchisseuse illettrée à celui de chef d’entreprise et devint l’une des premières femmes millionnaires du pays. Alors que la majorité des Américaines occupant un emploi étaient ouvrières ou domestiques, elle dirigeait une équipe de vente internationale composée de milliers d’Afro-Américaines financièrement autonomes. Son improbable parcours de chef d’entreprise, de philanthrope et de militante politique demeure source d’inspiration et montre ce que peut accomplir une femme courageuse, persévérante et généreuse.

Née Sarah Breedlove à Delta, en Louisiane, en décembre 1867, la future Madame Walker est la première de ses cinq frères et sœurs à entamer son existence sous le sceau de la liberté. Enfant, la jeune Sarah travaille avec ses parents, Owen et Minerva Breedlove, dans la plantation de coton où ils avaient été esclaves jusqu’à la fin de la guerre de Sécession. À sept ans, elle a la douleur de perdre ses parents. En l’absence d’école réservée aux élèves noirs dans la localité et sans perspective d’emploi, elle épouse dès 14 ans un dénommé Moses McWilliams. À 20 ans, Sarah se retrouve veuve avec un enfant en bas âge.

Dans l’incapacité de subvenir à ses besoins et à ceux de Lelia, sa fille, la jeune femme rejoint ses frères aînés à Saint Louis. Elle obtient une place de blanchisseuse avec un salaire d’à peine plus d’un dollar par semaine, mais elle est résolue à donner à son enfant une instruction plus officielle que celle qu’elle a reçue. Alors que beaucoup toisent avec dédain les femmes de sa condition, elle ne ressent aucune humiliation de son emploi modeste, mais honnête. Le seul tracas qu’elle avoue est lié à son apparence physique : une grave affection du cuir chevelu lui fait perdre ses cheveux. En ce début de XXe siècle, la plupart des Américains n’ont ni eau courante ni électricité et le bain est un véritable luxe. Comme Sarah, de nombreuses femmes sont sujettes à la calvitie : elles se lavent rarement la tête, ce qui les fragilise face aux agressions de leur environnement, pollution, bactéries et poux. Pour se soigner, la jeune femme expérimente diverses formules et finit par trouver un onguent et un traitement de rinçage qui guérissent son cuir chevelu et permettent à ses cheveux de repousser. Elle se met à vendre ses baumes et apprend aux femmes à entretenir leur chevelure et à se coiffer.

C’est vers cette époque que Sarah rencontre et épouse Charles Joseph Walker, un vendeur de journaux qui l’aide à écouler et à promouvoir ses produits. Après son mariage, en 1906, elle commencera à se faire appeler « Madame » C. J. Walker, titre de courtoisie emprunté aux créatrices de la mode et de la cosmétique françaises. En 1910, Sarah s’installe dans l’Indiana à Indianapolis où elle fait construire une usine, ainsi qu’un salon de coiffure et une école d’esthéticiennes pour former ses vendeuses. Par ailleurs, elle participe activement à la vie civique, culturelle et politique de la ville. Lorsqu’elle entend parler d’une campagne pour la construction dans les quartiers noirs d’une YMCA (la Young Men’s Christian Association, ou YMCA, est une association internationale ayant pour vocation d’encourager le bien-être physique et spirituel par le biais du service rendu à autrui), elle fait un don de 1.000 dollars au comité de financement. Le geste choquera ses nouveaux voisins car aucune Noire n’avait jamais offert une somme aussi importante à un organisme tel que la YMCA. L’ancienne blanchisseuse payée 1,50 dollar la semaine gagnait désormais suffisamment pour aider son prochain.

Enhardie par les réactions positives face à son don, Sarah Walker se fixe un nouvel objectif : s’adresser aux délégués de la convention de 1912 de la Ligue nationale des chefs d’entreprise noirs (National Negro Business League – NNBL). Elle arrive à Chicago avec une confiance ravivée et tente de raconter son ascension vers la richesse au fondateur de la ligue, Booker Washington. L’homme est alors un personnage de stature nationale et sans doute le plus puissant leader afro-américain de son époque. Pendant deux jours, il l’ignore totalement. L’inébranlable Madame Walker attend patiemment le dernier jour de la convention pour se lever et s’adresser à Booker Washington, qui présidait la séance du haut de l’estrade : « Vous ne pouvez pas me fermer la porte au nez, déclare-t-elle. Je suis une femme issue des champs de coton du Sud. Je suis devenue blanchisseuse. De là, je suis passée en cuisine. Puis je me suis lancée dans une affaire de fabrication de produits capillaires. J’ai construit mon usine sur mon propre terrain ! »

Profondément choqué et contrarié, Booker Washington n’invite même pas Sarah Walker à le rejoindre sur l’estrade, mais il ne peut plus l’ignorer. L’année suivante, il accepte de se rendre chez elle, à Indianapolis, lors de la consécration de la nouvelle YMCA. Par ailleurs, Madame Walker s’investit dans le Tuskegee Institute, établissement d’enseignement supérieur fondé par Booker Washington en 1881 pour favoriser la promotion sociale des Afro-Américains. Elle y crée des bourses destinées aux étudiants africains et s’occupe de leur financement, ce qui lui vaut un respect accru du grand leader. Lors de la convention de 1913 de la NNBL, ce dernier l’accueille volontiers à titre d’oratrice principale.

Sarah Walker continue à développer son marché et s’aventure bientôt en dehors des États-Unis, à Cuba, en Jamaïque, en Haïti, au Panama et au Costa Rica. Grâce aux règles de la libre entreprise qui ont fait sa richesse, elle espère assurer avec ses produits une certaine aisance aux femmes d’origine africaine du monde entier. Pendant les voyages d’affaires de sa mère, sa fille Lelia se lance à son tour et ouvre un autre salon-école à New York dans une maison somptueusement décorée de Harlem, quartier peuplé essentiellement d’Afro-Américains. La Madam C. J. Walker Manufacturing Company poursuit son ascension, incitant Sarah et sa fille à regrouper leurs représentantes en clubs locaux et clubs d’État. En 1917, la convention de la Walker Hair Culturists Union of America rassemble à Philadelphie deux cents agents, ce qui en fait l’une des toutes premières réunions d’affaires féminines à l’échelon national. Lors de la convention, Sarah a le plaisir d’écouter s’exprimer à la tribune d’anciennes serveuses, cuisinières, ouvrières agricoles et institutrices qui gagnent désormais davantage que leurs anciens employeurs. Elle remet des prix pour récompenser non seulement les meilleures vendeuses, mais aussi celles qui ont effectué les dons les plus élevés aux œuvres caritatives.

L’année suivante, Sarah Walker s’installe à Villa Lewaro, une immense propriété d’Irvington-on-Hudson, dans la banlieue aisée de New York, non loin des résidences de John Rockefeller, le philanthrope magnat du pétrole, et de Jay Gould, le géant du rail (deux des hommes les plus riches de l’histoire des États-Unis). De son fief new-yorkais, elle se lance plus avant dans la politique. Elle rejoint le comité exécutif de la marche de protestation silencieuse de juillet 1917, où plus de 8.000 Afro-Américains défilent sur la Cinquième Avenue pour manifester contre les émeutes d’East Saint Louis qui ont fait 39 victimes noires, femmes, hommes et enfants. Quelques jours plus tard, avec un groupe de personnalités de Harlem, elle se rend à la Maison-Blanche afin d’appeler le président Woodrow Wilson à soutenir le texte de loi visant à considérer le lynchage comme un crime fédéral.

Juste avant sa mort en mai 1919, Sarah Walker fait don de 5.000 dollars – l’équivalent de quelque 65.000 dollars d’aujourd’hui – au fonds anti-lynchage de l’Association nationale pour le progrès des gens de couleur (National Association for the Advancement of Colored People – NAACP). À l’époque, jamais encore l’organisation de lutte pour la défense des droits civiques n’avait reçu une telle somme. Reflet de sa passion pour l’enseignement, les enfants et les personnes âgées, la femme d’affaires modifie aussi son testament : elle laisse deux tiers des bénéfices nets à venir de sa succession à des œuvres et lègue près de 100.000 dollars à des particuliers, des établissements éducatifs et des orphelinats.

Aujourd’hui, la transmission de ses valeurs est assurée par les aspirations de personnes animées par son sens des affaires et sa généreuse philanthropie, notamment la milliardaire et star de l’audiovisuel Oprah Winfrey et Marie Johns, directrice adjointe de la Small Business Administration, l’organisme américain chargé des PME. En 1992, Sarah Walker fait partie de la poignée de femmes (21 seulement) inscrites au National Business Hall of Fame du Musée des sciences et de l’industrie de Chicago.

Lorsqu’on lui demandait le secret de sa réussite, Madame C. J. Walker répondait fièrement : « Il n’existe pas de voie royale vers le succès, ou alors je ne l’ai pas trouvée, car tout ce que j’ai obtenu est le résultat d’un dur labeur et de nombreuses nuits sans sommeil. Mes débuts, je ne les dois qu’à moi-même. Ne restez pas immobile à attendre que la chance se présente. Soyez l’artisan de votre propre chance ! »


Cet article est extrait de la brochure Stories of African-American Achievement publiée par le bureau IIP du département d’État des États-Unis.
Read more: http://iipdigital.usembassy.gov/st/french/publication/2012/02/20120213163448×0.4963452.html#ixzz1pTjAH6xx

Autre lien : http://www.medarus.org/NM/NMPersonnages/NM_10_06_Biog_Blacks/nm_10_06_walker_cj.htm

 

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